• CHAPITRE 832

    Non, pas à son âge. On ne se remet plus de ça à son âge, répondit Mark entre deux sanglots qu’il se maudissait de ne pouvoir réfréner. Son cœur est usé, il n'y a plus rien à faire, les médecins l'ont prévenue. Et je crois qu'elle n'a plus envie de se battre.

    Meredith le prit dans ses bras. Je sais que c'est triste mais elle a eu une vie bien remplie d'après ce que tu m'as dit, murmura-t-elle. Ça ne lui plait peut-être pas de vivre comme ça, en étant diminuée, alors elle préfère partir. C'est dur pour ceux qui restent mais il faut le respecter. Elle s'en voulait de ne trouver rien d'autre à dire que des platitudes mais que pouvait-on dire à quelqu'un qui était sur le point de perdre la personne à laquelle il tenait le plus au monde ?

    Tu ne te rends pas compte, je n’ai plus qu’elle. Quand elle sera partie, je serai seul. Mark regarda la bouteille de tequila qui était sur la table. Il prit une nouvelle profonde inspiration. Tu n’as pas quelque chose de plus fort ? demanda-t-il d’une voix enfin plus posée. Meredith se leva pour aller chercher une bouteille de whisky et un verre qu’elle déposa devant lui. La main tremblante, il remplit ce dernier à ras-bord et le vida d’un coup. Je n’aurai plus personne, répéta-t-il, comme si l’évidence s’imposait à lui. Dans un effort désespéré de retrouver le contrôle de lui-même, il tenta de changer de sujet et désigna la bouteille d’alcool à Meredith. Tu en veux ? Elle secoua la tête. De la tequila alors ?

    Elle hocha à nouveau la tête avant de la poser sur l'épaule de son ami. Tu ne seras pas seul. Derek sera là et moi aussi. Elle lui déposa un baiser sur la joue. On ne va pas remplacer ta grand-mère, c'est sûr, mais on sera toujours là pour toi comme toi, tu es là pour nous.

    Mark sentit un nouveau sanglot monter dans sa gorge. Déstabilisé, il s’écarta en espérant que ce trop-plein d’émotions disparaisse. Lui, pleurnicher comme une gamine ? Non, non, ça ne lui ressemblait pas. Ce n’était pas lui, ça. Il se servit un deuxième verre de whisky et se laissa aller dans le fond du canapé, entraînant Meredith avec lui. Il ferma les yeux, essayant de faire abstraction de tout. Mais c’était plus fort que lui, Momsy était omniprésente et il avait besoin de l’évoquer. Tu vois, elle a toujours été là pour moi. Mes parents, tu sais bien… Un rictus de douleur déforma son visage. Leurs disputes résonnaient dans toute la maison. Ça hurlait, ça hurlait. Il abaissa vers Meredith un regard désespéré. Je crois que ça a été mon premier souvenir d’enfant. Leurs cris… Je me réfugiais dans les placards, je fermais les yeux et je me bouchais les oreilles en appuyant très fort mes mains dessus – il joignit le geste à la parole, comme pour mieux lui faire comprendre, avant de rouvrir les yeux – pour essayer de ne plus les entendre. Mais ils criaient tellement fort que je n’y arrivais pas. Emue, Meredith se contenta de lui serrer furtivement la main sans rien dire. Elle devinait que c’était la première fois depuis très longtemps qu’il se confiait sur les moments douloureux de son enfance et elle le savait suffisamment pudique pour ne pas prendre le risque de l’interrompre avec une parole malheureuse. Mon père aimait ma mère, poursuivit-il. Il en était fou et de savoir… Pour les jardiniers… Il eut un sourire attendri. Ce n’était pas un mauvais bougre, tu sais. Il était seulement amoureux d’une… d’une… Il cessa de parler et serra les dents avant de reprendre. Je la détestais tellement pour ce qu’elle nous faisait. Elle n’était jamais là et lui… lui, il fuyait la maison de son malheur. J’étais seul la plupart du temps, avec les nounous qui ne faisaient jamais que passer. Il se tut un instant, son regard se perdant au loin pour revoir le petit garçon solitaire et terrifié, qui errait dans la grande maison déserte. Le temps de boire une autre gorgée de whisky, il reprit son récit. Heureusement, il y avait Momsy. Elle venait me chercher pour m’emmener dans son ranch, le temps d’un week-end ou pour les vacances. Il eut un sourire attendri. C’était le paradis là-bas, pour un enfant. Les animaux, les grands espaces, pas de disputes, des pancakes au matin, des cookies ou des muffins pour le goûter, les dîners pris ensemble pendant lesquels on racontait tout ce qu'on avait fait, la maison pleine de va-et-vient… Tout ce que je n’avais pas chez moi. Sa main se perdit dans la chevelure de Meredith qu’il s’amusa à enrouler autour de son index en de grosses boucles. Et puis, ma grand-mère… Nos promenades, nos conversations…

    La jeune fille l’encouragea à continuer avec un doux sourire. Et tu parlais de quoi avec elle ?

    De tout. De politique, de ce qui se passait dans le monde, de musique, de cinéma… Et des études, bien sûr. La voix de Mark prit un ton presque jovial. Avec elle, pas question d'échouer ! Je pouvais faire toutes les conneries que je voulais mais les résultats scolaires devaient être au top. Si je suis devenu ce que je suis, c’est grâce à elle, tu sais. Un sourire ému apparut sur les lèvres du chirurgien. Elle m’a tout appris. Quand j’ai grandi, c’est à elle que j’ai pu demander conseil. Pour les filles. Il s’assombrit à nouveau. J’étais timide, gauche, je n’osais pas. Et j’étais complexé par rapport à Derek. Ce salaud avait un tel charme, énonça-t-il sans la moindre amertume. Elles venaient toutes vers lui sans qu’il ait rien à faire. Meredith soupira. Malheureusement, rien n’avait changé depuis. Quant à Mark, elle comprenait trop bien ce qu’il avait dû ressentir car elle avait toujours éprouvé la même chose, un énorme manque de confiance en soi et l’impression de n’être jamais à la hauteur. C’est Momsy qui m’a expliqué comment je devais m’y prendre, continua Mark. Et ça a marché ! Il repensa à sa première petite amie, la jolie Cindy qui, grâce aux conseils de Momsy, avait accepté d’aller au cinéma avec lui et qui s’était laissé embrasser à l’entracte. Cindy, la première d’une longue liste… Ensuite, j’ai pris de l’assurance et j’ai affiné la méthode, ironisa-t-il. Au début, Momsy, ça l’a amusée, toutes ces filles qui défilaient à la maison. Après, elle a moins apprécié. Il eut un petit rire. Elle voulait que je me trouve une gentille fille, qui serait sérieuse, pour me fixer, et moi, je ne pensais qu’à baiser. Tout à coup, il imita la voix éraillée de sa grand-mère. Ce n’est pas comme ça que je t’ai élevé, Mark Sloan ! Toutes ces filles ! Des Marie-couche-toi-là ! Tu veux répéter les erreurs de ton père ? Il fit tourner son verre entre ses doigts, regardant le fond de whisky en tapisser les parois, avant de le vider. Elle ne lui a jamais pardonné d’avoir épousé ma mère. Mais quand il est mort, c’est un peu d’elle qui est parti avec lui. Il abaissa son regard vers le visage de la jeune fille qui l’écoutait avec tellement d’attention. Quand elle partira, j’ai peur de ne plus être tout à fait le même, avoua-t-il dans un souffle.


  • Commentaires

    1
    Butterfly
    Mercredi 12 Décembre 2018 à 21:08

    Pauvre, pauvre Mark ! Ses amours sont mortes avant d'être nées et voilà sa grand-mère sur le point de mourir. Je pense que les prochains chapitres de cette fic vont être très sombres, à plusieurs titres

    2
    Nolcéline 97234
    Mardi 1er Janvier à 17:59

    Bonsoir à tous, comme je le comprends . Ca c'est une grand-mère , je comprends son émotion et son histoire est touchante. Bon début de soirée et bonne année 2019 à tous. 

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